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vendredi 21 mars 2014

Église Saint-Thomas, Landerneau, Finistère

D'avance, désolé pour le petit manque de photos...
 
Landerneau est une jolie petite ville non loin de Brest. Elle a tout pour plaire : de vieilles pierres, un pont médiéval encore habité aujourd'hui, des crêperies, un festival de musique bretonne l'été etc. et son église de Saint-Houardon surplombant légèrement la ville.

Minute ! Le titre c'est église "Saint-Thomas", pas "Saint-Houardon" ! Et oui, sauf qu'un touriste ne verra que Saint-Houardon, et pas Saint-Thomas !

Le fameux pont dont j'ai parlé plus haut relie les deux parties de la ville qui est séparée par le fleuve Élorn. La partie nord de la ville est donc en Léon, et l'autre, qui comporte l'église Saint-Thomas (petite, en pierres grises et entourée d'assez près de maisons), en Cornouaille.
 
 
Église Saint-Thomas, Landerneau, Finistère
 
Commençons par le commencement : qui est ce saint Thomas ? Ici, il s'agit de saint Thomas Becket, aussi dit de Canterbury (il était l'archevêque de cette ville). Au XIIe siècle, ce saint s'opposa vivement au roi d'Angleterre Henri II Plantagenêt, notamment parce que celui-ci voulait soumettre l'Église à sa propre justice. En 1170, après un exil en France, Thomas Becket est assassiné plus ou moins par ordre d'Henri II dans sa cathédrale le 29 décembre.
 
Il se trouve que le père du commanditaire de l'église (le vicomte de Léon, Guyomarch IV) avait eu lui aussi quelques démêlés avec Henri II. Voici donc la raison probable pour laquelle Guyomarch IV a choisit ce saint patron : il souhaitait affirmer l'indépendance de sa famille et de la Bretagne face au roi d'Angleterre.
 
Il y avait donc, dès le XIIe siècle, une église à l'emplacement de l'actuelle qui date du XVIe siècle et qui fut rebâtie en raison de la prospérité bretonne. Plus qu'une église, il y avait tout un enclos (disparut même si on peut encore en deviner quasiment tout le trajet), un calvaire (l'actuel date du XIXe siècle), une chapelle ossuaire (encore existante) et un cimetière (déplacé).
 
À noter que la place Saint-Thomas elle-même a subit de gros bouleversements puisqu'à l'époque de Guyomarch IV, et après, il s'agissait d'un carrefour menant à Quimper.
 
La chapelle ossuaire de 1635 dédiée à saint Cadou est en pierre jaune de Logonna, comme d'autres maisons de la place (pour en savoir plus sur la pierre de Logonna, c'est ici !). Elle était divisée en deux : une partie avec un autel et une autre pour entreposer les corps. Face à la chapelle, le côté gauche comporte les traces d'une porte : au XIXe siècle, la chapelle servit d'habitation, et le côté droit comporte encore les traces des gonds d'une ancienne porte, peut-être celle de l'enclos avant qu'il ne soit détruit.
 
Notez également la tête de mort gravée, un peu cachée, mais visible !
 
De l'église en elle-même, qu'y a-t-il à dire ?
 
Tout d'abord le clocher-porche, qui date du XVIIe siècle (déposé et remonté au XIXe siècle, le troisième balcon et le dôme datent d'ailleurs de cette époque) abrite dans sa base des bancs, mais inutilisables car bien trop hauts : ils sont purement décoratifs ! Douze niches décoratives et vides représentent les emplacements habituels des apôtres dans les porches. La grande niche centrale polychrome abritait jusqu'en 1985 la statue en bois d'une Vierge couchée (v. 1430/50) désormais dans le bas-côté nord de l'église. C'est un exemple de représentation rare de la Vierge, il serait dommage de ne pas aller l'admirer !
 
 
Clocher-porche de l'église Saint-Thomas, Landerneau, Finistère
 
L'église en elle-même est simple, architecturalement. Les sablières sont très belles, polychromes, plutôt basses et assez bien éclairées : Saint-Thomas est un bon endroit pour voir ce type de sculptures dans de bonnes conditions ! Parmi les motifs, nous trouvons des scènes quotidiennes (musiciens), des masques précolombiens, des motifs de cuirs retournés, des vases et bouquets et des putti.
 
Insolite et amusant : lorsque vous entrez par le clocher-porche, tournez à gauche, dans le renfoncement du mur. Regardez attentivement les sablières : sur l'une d'elle vous verrez un homme tirant en arrière, et par ses cheveux, une femme qui elle-même tire la queue d'un cochon. Celui-ci tente de boucher le tonneau de vin avec un bouchon qu'il tient dans sa gueule. Le message est le suivant : un cochon est plus sobre qu'un homme et une femme...
 
Le mobilier du chœur date de 1711 : il comporte de nombreuses scènes et dorures. La statue de gauche représente saint Thomas et la scène en-dessous son martyr.
 
 
Chœur de l'église Saint-Thomas, Landerneau, Finistère
 
À droite face au chœur, un peu cachée, se trouve une très belle sainte Anne Trinitaire (fin XVIe-début XVIIe siècle), exemple plutôt rare et avec de belles couleurs :
 
 
Statue de sainte Anne Trinitaire (fin XVIe-début XVIIe siècle), église Saint-Thomas, Landerneau, Finistère
 
Pour finir, notons les trous au sommet des colonnes du chœur : se sont des vases acoustiques, une méthode déjà existante dans l'Antiquité pour bien propager le son.
 
La plupart des jolies statues datent du XVIIe siècle : si vous avez la chance de croiser un guide ou un connaisseur dans l'église, alors n'hésitez pas à demander quelques explications sur les sujets représentés, c'est beaucoup plus intéressant ! Le saint Jean-Baptiste en kersanton date du XVIe siècle.

Sur les deux photos ci-dessous, voici deux exemples de statues, ainsi que de sablières :
 
 
Saint Jean-Baptiste, XVIe siècle, église Saint-Thomas, Landerneau, Finistère

L'archange Raphaël et Tobie, XVIe siècle, église Saint-Thomas, Landerneau, Finistère
 
Voici quelques unes des raisons qui peuvent vous pousser à chercher, entrer et regarder attentivement l'église Saint-Thomas de Landerneau !
 
 
Des commentaires ? Des questions ? N'hésitez pas !
 

mercredi 19 mars 2014

Enclos paroissial et église Saint-Yves, La Roche-Maurice, Finistère

Pas loin de Landerneau et Brest, vers l'extrême pointe de la Bretagne, se trouve le petit village de La Roche-Maurice. Petit village, certes, mais qui n'abrite pas moins un château, ayant appartenu aux ducs de Léon et à la famille de Rohan, et un enclos paroissial. C'est sur ce dernier que portera mon article.
 
L'enclos de La Roche-Maurice n'est pas le plus grand, c'est sûr. D'extérieur on n'aperçoit qu'un mur, une chapelle ossuaire, l'église (petite) et, derrière celle-ci, le cimetière.

 
 Enclos paroissiale et église Saint-Yves de La Roche-Maurice, Finistère
 
Pourtant, ce serait une grave erreur de ne pas entrer et de ne pas chercher plus avant. Si vous passez votre chemin, alors vous passez également à côté de plusieurs œuvres dignes d'intérêt, rares, pour certaines...
 
L'église est construite v. 1500/20 à 1589 (date inscrite sur le clocher). De nombreux enclos sont dus à l'enrichissement de la classe paysanne bretonne, mais nous sommes ici en présence d'un cas différent. Le château de La Roche-Maurice se trouve à quelques pas de l'église, ce qui pourrait signifier que celle-ci était en fait la chapelle seigneuriale.
 
Une partie de l'église est en pierre de kersanton, une pierre noire extraite de la Rade de Brest, à mi-chemin entre terre et mer. Pendant les six mois suivants sont extraction, cette pierre contient encore de l'eau et est aussi facilement sculptable que du bois, ce qui permet une très grande finesse (comme sur la photo du bénitier, ci-dessous). Puis, l'humidité s'évapore et la pierre durcit (à noter qu'elle noircie aussi avec le temps). Le kersanton présente donc l'avantage d'être facilement sculptable mais en même temps solide... et peu cher, car les carrières ne sont pas loin !
 
 
Bénitier du porche sud, église Saint-Yves de La Roche-Maurice, Finistère
 
L'entrée se fait communément par le porche sud, où l'on peut remarquer les douze apôtres dans les voussures, ainsi qu'un décor de rinceaux de vignes (observons d'ailleurs que les rinceaux sont "creux", nous pouvons passer la main entre le mur et eux, ce qui prouve encore la finesse de la pierre).
 
Dès l'entrée dans l'église, nous pouvons apercevoir la première, et certainement la plus importante, des œuvres que renferme l'église Saint-Yves : le jubé.
 
 
Le jubé, église Saint-Yves de La Roche-Maurice, Finistère
 
Mais qu'est-ce qu'un jubé ? Une tribune fermant le chœur, souvent en forme de clôture d'où le prêtre faisait son sermon. Son nom vient des premiers mots d'une phrase dite lors de la messe : "Jube Domine benedicere..." ("Daignes, Seigneur, me bénir..."). En plus de la prêche, le jubé avait pour fonction de séparer les riches... et les moins riches ! Aujourd'hui il reste bien peu de jubés car nombreux furent détruits suite au Concile de Trente... Il en reste un à Paris, à l'église Saint-Étienne-du-Mont.
 
À La Roche-Maurice, le jubé s'étendait sûrement sur les bas-côté et possédait probablement une porte centrale. Il date du XVIe siècle et est entièrement peint (mais a subit des restaurations au niveau des couleurs, ce qui fait que l'on n'a pas affaire aux coloris d'origine).
 
Au niveau de la tribune se trouvent le Christ accompagné de la Vierge et saint Jean. Sur la tribune se trouvent une série de douze personnages : trois papes et neuf apôtres. Pourquoi n'y a-t-il pas les apôtres au complet ? Les neuf présents tiennent un livre (donc ils écrivent la Parole) et les papes font un geste d'élocution (donc ils répandent la Parole), tandis que saint Jean fait les deux : il est le lien entre les papes et les apôtres. Bien que cela soit difficile à voir, les figures sont en ronde-bosse.
 
Dans une loge, à gauche, se tient sainte Marguerite, et dans la loge de droite sainte Anne et la Vierge. Plus étonnant, le bas de la claire-voie contient des motifs de masques amérindiens, de tomates et autres... Les artistes étaient inspirés par ce qui arrivait du Nouveau-Monde et qu'ils pouvaient observer dans les ports à proximité.
 
À la hauteur du plafond à caissons aux motifs variés se trouvent huit grotesques (quatre de chaque côté), toutes différentes.


Grotesques, église Saint-Yves de La Roche-Maurice, Finistère
 
L'autre face du jubé contient une série de personnages, de gauche à droite : saint Pol de Léon, un évêque inconnu (peut-être Claude de Rohan), saint Christophe, saint Michel, sainte Marie-Madelaine, le Christ, une sainte non identifiée, sainte Barbe, sainte Apolline, sainte Geneviève de Paris (assimilée à une sainte locale au nom semblable) et sainte Marguerite.
 
 
Côté est du jubé, église Saint-Yves de La Roche-Maurice, Finistère
 
Le chœur de style gothique abrite une autre œuvre d'intérêt : la maîtresse-vitre datant de 1539 et fabriquée par Laurent Le Soidec, maître verrier finistérien. La Passion y est narrée et contient des influences telles que Dürer ou Bosch. Les couleurs y sont belles et éclatantes grâce à une restauration. La partie supérieure bleue et contenant les blasons des différentes branches des Rohan date, elle, du XIXe siècle.
 
 
Maîtresse-vitre, église Saint-Yves de La Roche-Maurice, Finistère
 
Le vitrail est encadré de deux statues du XVIe siècle : à gauche Notre-Dame de Bon Secours et à droite saint Yves rendant la justice.
 
Pour finir à l'intérieur de l'église, il faut prêter attention aux blochets et sablières. Non, pas des bacs de sables, mais des poutres soutenant la charpente ! Ici elles sont sculptées de motifs de la vie quotidienne : jeux, scènes paysannes, enterrement etc. Les sculptures, moins fines que celles du jubé faites par des ateliers de sculpteurs professionnels, sont ici réalisées par des charpentiers.
 
 
Sablière du laboureur, bas-côté nord, église Saint-Yves de La Roche-Maurice, Finistère
 
De retour à l'extérieur, la chapelle ossuaire abrite aujourd'hui le musée du château. Elle date de 1639-40 et est en pierre jaune de Logonna, une pierre locale, difficile à sculpter en finesse mais très bonne pour faire des pierres de taille, et en schiste. Son décor comporte une série de niches, ainsi que dans le sous-bassement une série de personnages représentants la société et surmontés, à gauche, d'un bénitier surmonté de l'Ankou. Celui-ci pointe sa flèche vers les sujets, accompagné d'une inscription : "je vous tue tous". Calvaire du XVIe siècle.
 
 
Chapelle ossuaire, église Saint-Yves de La Roche-Maurice, Finistère
 
Actuellement l'église n'est pas visible car en cours de restauration. Il faudra attendre encore quelques années afin pour pouvoir profiter de nouveau du jubé, du vitrail et des sablières.
 
Le château reste quand à lui accessible, ses ruines renferment une histoire intéressante que vous pouvez découvrir seuls grâce à des panneaux explicatifs ou, en juillet et août, grâce au  guide se trouvant dans la chapelle ossuaire de l'enclos. Gratuit.
 
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